Comment, en 1880, un journal de Brest a-t-il pu suspecter une crue dramatique à Morlaix ?
Préalable, ce texte ne concerne que les crues des cours d’eau, et plus particulièrement les crues violentes aux conséquences dramatiques, les submersions marines fonctionnent et se traitent différemment.
Le petit ruisseau qui s’écoule gentiment au milieu des fleurs devient en peu de temps un torrent en furie, les volumes d’eau sont considérablement augmentés, la vitesse d’écoulement s’accroît, faisant apparaître une puissance destructrice que l’on ne soupçonnait pas. On peut vite basculer du bucolique dans la violence, du calme au paroxysme.
La boue, c’est le marqueur des crues. Les flots sont en furie, grondent, tourbillonnent, les eaux sont sales, boueuses, colorées, elles imprègnent toutes les surfaces qu’elles recouvrent d’un limon gras et collant. Une fois qu’elles se retirent, ces dépôts sèchent, se transforment en sable, en poussière qu’il faut nettoyer à grandes eaux. Ceux qui n’ont pas été confrontés aux crues ne comprennent pas, ne peuvent imaginer cette boue qui s’insinue partout. Les habitations qui ont été inondées en sont emplies sous une couche d’un centimètre ou plus. Rappel, cette boue redoutée est aussi une bénédiction pour les terres agricoles, elle les enrichit.
Peut-on se protéger des crues ? Pas vraiment, on peut atténuer leurs désagréments, limiter leurs dégâts, mais surtout il faut se préparer à les affronter. Il n’y a pas une solution universelle adaptée à tous les territoires, l’important est de connaître la topographie du bassin versant et de collecter des informations sur les inondations des temps passés. Se souvenir des belles choses… et oublier les autres, malheureusement, les humains ont une fâcheuse tendance à oublier les événements désagréables.

Des coupables !
Si un territoire subit une inondation catastrophique, le plus grand nombre affirmera : « on n’a jamais vu cela » !
Première cause, et souvent la seule explication, la perte de mémoire…
Puisque l’on a oublié, automatiquement on cherche un ou des responsables, car évidemment ce n’est pas nous les personnes concernées, même si elles ont construit leur habitation dans le lit de la rivière, un endroit ayant subi des inondations dans un passé assez lointain.
Donc on cherche à attribuer la faute à quelqu’un, qui que ce soit, peu importe s’il est réellement fautif, l’important est de disposer de coupables expiatoires, quelqu’un à qui faire payer les dégâts, et ainsi satisfaire la demande populaire.
Avant, c’était plus simple, on parlait de la colère de Dieux, on cherchait déjà des coupables à exécuter, puis l’on faisait des processions, des messes, et l’affaire était close.
En Bretagne aujourd’hui, c’est le remembrement agricole avec l’arasement du bocage, des talus, et l’imperméabilisation des sols. Mais si cela a une importance maximale, comment expliquer les crues du passé ? On en revient à la perte de mémoire.

Le réchauffement (ou le changement) climatique
Si vous faites partie de ceux qui croient que l’on peut agir sur les événements météorologiques, par exemple en éteignant les lumières, ce qui suffirait à éviter les catastrophes ; ne regardez pas ce qui se passe en Asie ! Vous pourriez ne pas vous en remettre, là-bas l’accroissement des émissions de CO2 journalier peut effacer une année de vos efforts. Aussi loin que l’on remonte dans le temps, quelles que soient les conditions météorologiques, la présence de catastrophes est une constante, réchauffement ou pas, donc il vaut mieux s’y préparer et éviter de croire que de petits gestes résoudront tous nos soucis.
Perméabilité des sols
L’imperméabilisation des sols, particulièrement en milieu urbain, est une des principales causes mises en avant. Soit, mais qu’en est-il quand les sols sont restés libres, quel est leur comportement face à des pluies torrentielles ? On peut l’exprimer autrement en étudiant la capacité de ces sols à absorber l’eau qui coule à leur surface.

C’est variable, mais hormis des cas très rares de sables particulièrement absorbants et profonds, l’absorption de l’eau par la surface des sols est ridiculement lente face aux énormes volumes d’eau déversés. Dès qu’il pleut, l’eau gonfle la couche superficielle des sols, rendant celle-ci momentanément presque totalement imperméable. Vous le constatez quand une simple pluie mouille les terres, celles-ci deviennent boueuses, des flaques se forment, parfois même l’eau s’écoule de petits cours d’eau.

Lors des crues catastrophiques, les quantités d’eau déversée en très peu de temps sortent des normes habituelles, et l’eau se comporte alors comme si elle se trouvait sur une surface imperméable, elle suit la pente des reliefs et court vers les rivières les plus proches, gonflant leur débit qui peut s’accroître de manière considérable.
Déjà, même sans pluies diluviennes des inondations peuvent se produire. En Ille-et-Vilaine, en janvier 2025, il n’a suffi que de 200 mm de pluie sur tout un mois pour noyer Rennes et Redon. C’est bien peu comparé aux pluies cévenoles qui cumulent entre 200 mm et 800 mm d’eau en quelques heures. Pour le bassin de Rennes, c’est la conséquences d’un relief particulier, de faible amplitude, formant une grande cuvette avec un exutoire de faible pente. Mais comme le sous-sol est rocheux, peu absorbant, la situation perdure, l’eau ne pouvant s’infiltrer que très lentement.

Méfions-nous également des résultats expérimentaux en laboratoire, ils peuvent être très éloignés de ce que l’on rencontre en situation réelle, j’essaierais d’y reviendrai dans un prochain article.
Évaporation
Ce phénomène est inopérant lors des crues, c’est normal, celles-ci étant accompagnées d’un air saturé, donc très peu favorable à l’absorption de la vapeur d’eau.
Les fossés non curés
Les écoulements mal entretenus accentuent les débordements liés aux crues, une fois que l’eau est là, il faudrait qu’elle soit évacuée au plus vite. Saint-Omer se situe dans la plaine des Flandres, mais la ville est adossée à des collines, l’eau descend rapidement, puis se trouve freinée par l’absence de relief. Le plus pertinent serait donc de la retenir plus haut, dans la mesure du possible, sinon il faut l’aider à filer vers la mer, d’où des fossés efficaces.
Talus et bocages
Souvent évoqué en Bretagne dès lors qu’un peu d’eau déborde sur les trottoirs. Ils ont une certaine efficacité, à la condition que ces talus soient perpendiculaires aux pentes, et sans ouverture. Hélas, ce n’est pas souvent vérifié, on en rencontre qui sont parallèles aux pentes, dans ce cas ils accompagnent les écoulements d’eau au lieu de s’y opposer. Dans les meilleurs des cas, les talus peuvent fonctionner comme de petits barrages filtrants.

Avant
L’imperméabilisation des sols ou l’arasement des bocages dû au remembrement n’existaient pas il y a moins d’un siècle. Pourtant, les inondations n’étaient pas absentes. C’est gênant, comment justifier les grandes crues du passé, alors que les conditions qui sont avancées aujourd’hui pour expliquer les crues n’étaient pas présentes ?
Pourquoi des inondations ?
Essentiellement parce que des précipitations violentes se produisent en un temps très bref. On peut aussi évoquer les ruptures de barrages ou la fonte de neige. On ne peut pas appréhender les crues de la même façon que l’on étudie les dynamiques de l’eau en conditions habituelles, nous sommes face à des phénomènes excessifs pour lesquels les systèmes de modération habituels n’ont pas le temps d’agir, telle l’absorption par les sols ou l’évaporation. Ce sont alors d’autres forces qui dominent, principalement la gravité et les reliefs du sol, ainsi que les obstacles que l’eau peut rencontrer ou déplacer.
S’adapter
On ne peut pas éviter les inondations, mais on peut limiter leurs désagréments. C’est déplaisant de se sentir démuni, certes, mais il est préférable d’être réaliste et de s’y préparer. Les repères de crues sont un des moyens de faire prendre conscience des risques, mais c’est bien insuffisant. Les personnes se situant dans des zones à forte probabilité de crues doivent en être informées.
Quelles solutions ?
Hormis quitter le lit majeur des rivières, il y en a peu ; mais ce lit majeur est l’endroit où se concentrent les populations. Accélérer le passage de l’eau dans les lieux critiques, généralement les plus peuplés, est illusoire dès lors que l’on prend en compte les énormes volumes d’eau à faire transiter. Il reste la retenue d’une grande partie de ces volumes en amont, par exemple par des barrages qui peuvent être filtrants (peu d’impacts sur la biodiversité), cela est assez efficace, ne supprime pas tous les inconvénients, mais il y a ce qui suit…
Les rivières devraient redevenir naturelles
C’est le nouveau mantra, il faudrait corriger les méfaits du passé, c’est-à-dire toutes les interventions humaines sur les cours d’eau. Une logique quasi religieuse qui en pratique interdit toutes interventions sur les cours d’eau, même si cela doit protéger les populations.
Pourquoi la logique anticrue serait-elle fautive ?
Selon cette croyance, les rivières ne déborderaient pas naturellement, l’humain est fautif, forcément, de même elles ne devraient jamais être à sec ! Oued ou arroyo, des rivières intermittentes sont la preuve du contraire, soit 50 % du réseau fluvial mondial.
En 1880
Comment, en 1880, un journal de Brest a-t-il pu prévoir une crue dramatique à Morlaix ? Après des pluies diluviennes de plusieurs jours, celles-ci devant apparemment durer, voire s’intensifier, ils s’attendaient à ce que les fleuves débordent à Quimper, Châteaulin et Morlaix. Ils ont donc envoyé un journaliste dans cette dernière ville, et celui-ci a couvert une inondation remarquable que seuls certains à Morlaix ont vue venir.
Soyons réalistes et sur nos gardes
Il faut encore améliorer la surveillance, en collectant les pluviométries sur tout le bassin versant, le niveau des rivières et, préventivement, en étudiant les possibilités de ralentir en amont l’arrivée d’eau. Mais aussi, faire prendre conscience aux habitants concernés qu’ils vivent dans une zone à risque, et malgré les avantages de cette position, on n’effacera jamais les risques. Il faut s’y préparer, prévoir les évacuations, la possibilité que des biens soient immergés, donc les choisir en conséquence ou pouvoir les évacuer rapidement, sans oublier d’« employer des matériaux de construction résilients aux crues.
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